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mercredi, 30 novembre 2011 12:54

« Etre présent politiquement, c'est une forme de sagesse »

Écrit par  Philippe Brewaeys
« Etre présent politiquement, c'est une forme de sagesse » Stéphane Cauchie

Après huit ans d'absence sur scène, le groupe Zebda est de retour. Ce vendredi 25 novembre, il a véritablement mis le feu à la grande salle du Théâtre National, dans le cadre du Festival des Libertés organisé par le CAL.

Issu d'une cité toulousaine qu'on appelle pudiquement difficile, le groupe est surtout connu du grand public pour son tube « Tomber la chemise ». Emmené par ses trois chanteurs français d'origine algérienne (les frères Amokrane (Mustapha dit « Mouss » et Hakim) et Magyd Cherfi) a toujours été très engagé à gauche. Rencontre avec Mouss, qui explique le point de vue parfois polémique sur la question de la laïcité.

Pourquoi le groupe Zebda se reforme-t-il après huit ans d'absence ?

On a toujours dit que Zebda n'était pas fini. Imaginer qu'on se retrouve était donc quelque chose de plus qu'envisageable. Mais il y avait la nécessité de faire ce break après des années de vie commune, collective, de construction ensemble dans la musique. On avait senti l'absolue nécessité de faire une pause, plus pour sauver Zebda que pour le tuer. On avait toujours imaginé que ce n'était pas fini, qu'on reviendrait, mais on ne savait juste pas quand cela se produirait.

Cela s'est fait d'une manière assez naturelle, spontanée. Dans notre vie hors Zebda, on a vécu des tas de choses riches, pas aussi visibles ni aussi riches qu'avec Zebda. Magyd d'un côté, et mon frère Hakim et moi de l'autre, avons eu des projets d'albums, des livres pour Magyd, et beaucoup de tournées et de concerts. A un moment, on s'est regardé puisqu'on ne s'est jamais perdu de vue, qu'il n'y a jamais eu de rupture, on a senti que le moment était venu, que c'était utile et naturel. On est très heureux de cela, on est toujours là, bien vivants.

Il y a toujours cette patte Zebda, cette énergie qui nous caractérise et qu'on aime avoir. Oui, on aime cette idée que, dans Zebda, il y a cette forme d'énergie positive, saine, qui se transmet dans l'échange avec le public. On aime aussi cette idée de divertir,...

N'était-ce pas justement cette énergie qui manquait dans vos projets individuels ?

Je ne pense pas, on avait chacun notre façon d'exprimer cette énergie Zebda, que ce soit Magyd dans un registre plus intime ou mon frère et moi dans un registre plus festif. Ce qui nous manquait, c'est la complémentarité des deux, certainement. Je caricature un peu mais c'est cette forme d'intimité que propose Magyd et cette forme d'énergie qu'on propose Hakim et moi qui fait la force de Zebda, une fusion entre le fond et la forme, le sens et l'harmonie, la patate et la finesse, toute cette schizophrénie qui a fait qu'avec Zebda, on s'est toujours senti sur le fil du rasoir à essayer d'être sombres et joyeux, ces adjectifs qui semblent comme cela contradictoires.

D'habitude, les groupes enregistrent un album puis font une tournée de promotion. Vous, vous êtes revenus sur scène depuis la mi-octobre et vous annoncez la sortie de votre album pour janvier. Une promotion mal calibrée ?

Cela s'est fait par la force des choses. Quand on a décidé de ce retour, on a d'abord acté l'idée qu'il fallait faire un disque, c'est-à-dire créer ensemble et voir ce qu'on était capables de faire. On s'est rendu compte que cela fonctionnait et on l'a enregistré. L'idée ensuite de partir en tournée s'est imposée aussi parce que la scène, c'est notre vie. On pense que c'est utile car on n'a pas fait de tournée Zebda depuis huit ans et on voulait faire un travail de proximité, être présent en dehors d'une actualité pour voir ce que représente encore Zebda aujourd'hui sans se la raconter. Cela nous permet de réveiller l'histoire : « Hé, ho, on est là, on est revenus ». On n'a pas la prétention de faire une conférence de presse pour se dire que tout le monde soit au courant de notre retour. On préfère aller sur le terrain et sentir.

On a connu Zebda très engagé à gauche dans les textes, on vous a vu soutenir José Bové lors de son premier procès à Millau pour le démontage du Mc Do, on vous a vu aux côtés de la LCR d'Olivier Besancenot,... Huit ans après, Zebda revient assagi ?

Etre présent politiquement, c'est une forme de sagesse. De ce point de vue-là, on est resté sage et conscient, lucide qu'on est condamné au politique. On n'a pas le choix. Si on veut renvoyer l'ascenseur à ceux qui n'ont pas la chance que nous avons d'avoir accès à un certain nombre de choses, comme le privilège d'avoir la vie qu'on a, notamment d'avoir la parole, on se doit de faire du politique, pas forcément de la politique mais du politique au sens où il faut aborder les questionnements et soulever les vraies idées de société telles que nous les entendons. On n'est pas dans cette démarche d'avenir d'une société ultra-libérale qui favoriserait ceux qui le sont déjà, qui donnerait des chèques en blanc à des gens qui sont déjà superpuissants, qui dirait que la domination s'exerce toujours par les mêmes de la même manière et qui ne tiendrait pas compte du fait qu'une société moderne et progressiste, elle se doit de faire évoluer de la même manière tous les gens de sa population, quels qu'ils soient. Hélas, on s'éloigne plutôt de cela.

Quoiqu'il y a de belles surprises ! Qui aurait dit il y a cinq ans que le peuple tunisien renverserait Ben Ali, ce dictateur que bon nombre de dominants français allaient voir régulièrement pour partager sa piscine. A un moment, le peuple a dit stop. C'est une raison de se dire encore que tout est possible. On est particulièrement, en tant qu'individu, toujours concerné, attristé par certaines situations mais motivé et convaincu que le combat en vaut la peine, parce que c'est aussi une raison d'exister.

Motivé-e-s est une chanson que vous reprenez souvent, une version modernisée du Chant des Partisans. Vous ne poussez pas un peu ? Nous ne sommes tout de même pas en guerre et occupés par les nazis.

Quand on a fait cette chanson, on l'a adaptée de telle manière qu'on a enlevé tous les passages un peu sanglants qui ramenaient à cette situation de guerre qui n'est effectivement pas le cas. Mais pour nous, c'était l'occasion de dire que la musique joue un rôle bien particulier. La musique ne change pas les choses, elle accompagne des gens. On a fait un album avec des chants de lutte espagnols, italiens,... qui est une manière de dire que la musique accompagne toujours ces moments-là. Et même dans les moments les plus dramatiques, les résistants chantent avec une guitare à la main. Ce sont les gens qui, accompagnés par l'art et par la musique, vont faire que les choses changent. La chanson « Motivé-e-s », on l'a voulue pour accompagner le combat contre l'extrême droite à un moment où elle était hyper présente en France, comme c'est encore le cas aujourd'hui. Face à des gens comme cela, on n'a pas le choix : on est obligé de s'unir contre le Front National comme ce fut le cas à l'époque contre les fascistes allemands, français et autres.

« Je crois que ça va pas être possible » est une de vos superbes chansons contre le racisme. Vous l'avez faites avec Dieudonné. Vous ne le regrettez pas aujourd'hui ?

Non, pas du tout. C'est quelqu'un qui s'est égaré, qui est parti dans des logiques qu'on ne comprends plus, effectivement. C'est provoquant et choquant. Il a des postures et des accointances qui ne nous parlent pas. Par contre, on pense aussi que le traitement auquel il a eu droit après son sketch sur France 3 était particulièrement dégueulasse. Il a fait un sketch qui n'était pas drôle et parce qu'il a osé grimer un colon israélien,...

Il a aussi fait venir le négationniste Faurisson sur scène...

C'est arrivé six ans après. Bon ok, si tu veux l'entendre, Dieudonné n'est pas gentil. Mais on ne peut pas nier que sa dérive est partie de ce qui lui est tombé dessus. Ses spectacles à l'Olympia ont été annulés, des extrémistes juifs du Betar sont venus jeter de l'acide dans ses spectacles. Et lui, il a basculé dans cette provocation, c'est une erreur. Quand il fait venir Faurisson, c'est dégueulasse. Je n'ai plus rien à voir avec lui. Mais je n'aime pas non plus le bûcher qui s'est mis en place.

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 Photo: Stéphane Cauchie 

Pour une partie de l'opinion publique, vous êtes un groupe de beurs. Comment réagissez-vous à cela puisque ce n'est pas la réalité ?

La réalité, c'est qu'on n'est pas des beurs, on est des Français. On nous appelle les beurs pour ne pas dire qu'on est des Français. Et c'est comme cela depuis des décennies. C'est juste insupportable. Sous prétexte qu'on aurait une autre religion, d'autres pratiques culturelles, on n'aurait pas accès à l'appellation de « Français » ? Nous nous sommes appelés « Zebda », le beurre en arabe, parce qu'il y a quinze ans déjà, on trouvait cela marrant. Après, qu'on soit un groupe indissociable de l'immigration post-coloniale, c'est incontestable. On est le produit de cette histoire-là et on ne la reniera pas. Même si on se sent complètement toulousains, Français, je suis, moi, obligé de le dire. Quel Français de souche européenne est obligé de dire qu'il est Français ? Personne, jamais. C'est cela la réalité discriminatoire de la France.

La France est un pays qui a de merveilleuses idées, dans lequel on a la chance de vivre, c'est certain. Mais elle a peur d'appliquer ses idées et, de plus en plus, elle est en proie à un langage décomplexé de type raciste. Aujourd'hui, si on devait réagir comme on l'a fait sur « Le bruit et l'odeur » (un des tubes de Zebda qui reprenait des propos du candidat à la présidentielle Jacques Chirac, ndr), on devrait faire un album spécial.

Cette parole décomplexée nous désole. Nous sommes laïcs ! Mais il y a des laïcards qui nous font flipper.

Le premier passage du nouveau Zebda se produit au « Festival des Libertés » organisé par le Centre d'Action Laïque. Vous vous y sentez bien ?

Oui, ça tombe bien ! Quand la démarche laïque passe par une dimension culturelle, elle nous semble beaucoup plus intéressante que quand elle est politisée au même titre que la fonction religieuse par exemple. Pour nous la fonction laïque est plus de savoir comment on travaille des espaces communs dans lesquels on respecte tous ceux qui sont ce qu'ils sont. C'est nouveau mais depuis quelques années, on me dit « tu es musulman ». Pourquoi on me pose cette question ? Je suis évidemment de culture musulmane. Mais musulman, qu'est-ce que ça veut dire ? Catholique ou laïque, qu'est-ce que cela veut dire ?

Donc, dans ce festival, on se sent à notre place parce que la fonction laïque prend sa source dans une dimension de tradition culturelle. La laïcité n'est pas pour moi quelque chose qui est née du jour au lendemain. On a permis à une culture laïque d'exister en complément d'autres formes de culture qui prenaient leurs sources dans des dimensions religieuses.

En France, actuellement, Marine Le Pen ne cesse de mettre en avant la laïcité. Comment vous sentez-vous ?

C'est le panneau dans lequel tombent beaucoup de gens qui se revendiquent de cette laïcité dans laquelle on ne se reconnaît pas du tout. Et des gens de gauche notamment, qui acceptent de s'asseoir à côté d'elle. Bon, Marine Le Pen, c'est une évidence, il n'y a pas de fond intellectuel, c'est de la manipulation pure et simple, une volonté de hold-up électoral, une volonté de pouvoir. C'est de la manipulation pure et simple. On ne peut pas avoir d'échange intellectuel serein avec quelqu'un qui ment tout le temps. On ne s'assiéra jamais à côté de gens comme ça comme a pu faire Dieudonné mais on ne s'assiéra jamais à côté de ceux qui à gauche, comme le groupe « Riposte laïque », jouent ce jeu-là aussi en disant la laïcité d'aujourd'hui est la même que celle de 1905.

Aujourd'hui, le monde a évolué, les colonies n'existent plus, des flux migratoires se sont mis en place, ne nous privez pas de ce débat en ostracisant une femme simplement parce qu'elle porte un voile. Moi, je ne suis pas pour le voile. Je pose la question de savoir pourquoi elle le porte.

Quel contenu mettez vous dans des mots comme la France, la République, la laïcité ?

On a la sensation que la République est en panne, depuis des années déjà. Ces notions de « Liberté, Egalité, Fraternité » et la solidarité qu'implique cette devise magnifique ne sont plus appliquées dans les quartiers où les gens en ont le plus besoin. L'ascenseur social n'existe plus. On n'a plus cette idée d'éducation populaire qui donnait aux travailleurs, à ceux qui sont issus de milieux défavorisés, la possibilité d'évoluer et aux enfants de progresser. Le problème, de ce point de vue-là, ne s'arrange pas. La situation s'aggrave depuis des années et c'est le résultat d'une politique où on démantèle depuis une dizaine d'années, avant Sarko déjà, l'idée de service public, d'Etat qui joue son rôle,... On casse l'idée selon laquelle ceux qui ont gagné de l'argent paient des impôts pour permettre à ceux qui n'ont pas assez d'évoluer et de progresser.

Dans les quartiers populaires français, la situation est dramatique. C'est un abandon total. Quand on était enfant, dans notre quartier qui était très pauvre, il y avait plus de possibilités qu'il y en a aujourd'hui. Quelque chose est en panne, pour de vrai.

Par rapport à la laïcité justement, quand on arrive face à des gens qui ne bénéficient pas de ces valeurs, qui sont exclus, rejetés, montrés du doigt, stigmatisés systématiquement, comment peut-on leur apporter ce discours et comment peut-on imaginer attendre de quelqu'un qu'il comprenne un discours qui ne s'applique pas à lui ? On espère que concrètement, des paroles politiques vont s'élever pour au moins envoyer des signaux forts pour leur dire à quel point ils sont chez eux.

Toutes les photos ci-dessous sont de Philippe Brewaeys

Lu 330 fois Dernière modification le lundi, 05 décembre 2011 08:03

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